La perception de biais chez les journalistes et chroniqueurs

Le billet d’aujourd’hui prendra une forme similaire au dernier, mais au lieu de s’intéresser au niveau d’accord avec les analyses des journalistes et chroniqueurs, il s’intéressera cette fois à la perception de biais dans leurs analyses. Le premier billet a fait abondamment réagir et avant de passer au second, je voudrais tout d’abord faire un petit rappel afin d’éviter que les résultats ne soient interprétés comme ils l’ont été par certains jusqu’à présent. Avec ce que j’ai lu et entendu à propos de mon étude, la prochaine section est nécessaire.

Note préventive ennuyante, mais nécessaire

J’ai déjà écrit que l’échantillon n’était pas représentatif de la population québécoise en général et que le centre d’intérêt n’était pas la population québécoise en entier, mais les «mordus de politique». J’ai aussi dit que les conservateurs sont nettement surreprésentés dans l’échantillon. Cela signifie que les données ne sont fort probablement pas représentatives de la population plus spécifique des mordus de politique non plus. Par ailleurs, même si les intentions de vote provinciales dans l’échantillon se rapprochent de celles que nous observons dans les sondages actuels, le fait que les intentions de vote fédérales surestiment largement les conservateurs laisse aussi présager que les électeurs du PLQ dans l’échantillon sont fort probablement plus à droite que l’éventail réel de leurs électeurs. Autrement dit, il est très probable que l’échantillon rende compte de la version la plus à droite des électeurs du PLQ et sous-estime une importante proportion de libéraux plus centristes. Quand j’ai écrit que les résultats devaient être interprétés en conséquence, ce n’était pas simplement pour faire joli et sérieux. Je l’ai écrit parce que c’est important pour ne pas faire dire n’importe quoi aux données.

Certains diront que l’échantillon a tout de même plus de 1500 répondants et que cela doit bien vouloir dire quelque chose. C’est vrai, ces données nous permettent d’explorer beaucoup de choses intéressantes, mais pas nécessairement ce que certains semblent croire. Lorsque j’enseigne les fondements de l’échantillonnage statistique, j’aime bien raconter l’anecdote de l’élection américaine de 1936. C’est à cette élection que le tout premier sondage représentatif a été mené par Georges Gallup. Avec un échantillon représentatif de 5000 répondants, Gallup prédisait la victoire du démocrate Franklin D. Roosevelt. Il a bien fait rire de lui au départ parce qu’un autre sondage avec plus de 2 millions de répondants mené par la revue Literary Digest prévoyait la victoire écrasante du républicain Alf Landon. Vous avez bien lu : 2 millions de répondants. Or, le sondage du Literary Digest n’était pas représentatif de la population américaine, mais plutôt de son propre lectorat. Par ailleurs, le Digest n’a pas corrigé ses données pour tenir compte de ce biais. Résultat : Roosevelt a été élu Président, le Digest est disparu quelques mois plus tard et aujourd’hui à peu près personne sauf les spécialistes des sondages ne sait qui est Alf Landon. Donc, lorsque je dis qu’il faut être prudent, ce n’est pas simplement pour faire joli.

L’intérêt principal de ces données n’est pas d’offrir une représentation adéquate de ce que pensent les mordus de politique dans leur ensemble, mais de permettre des comparaisons entre ce que pensent différents groupes de mordus de politique. J’insiste ici sur le mot comparaison. Le centre d’intérêt doit être les différences dans les perceptions des répondants en fonction de différents facteurs, dont notamment l’affiliation partisane. Comparer différents groupes pour voir ce qu’ils pensent permet de nous éclairer sur l’impact d’appartenir à ces groupes sur les perceptions à l’égard des journalistes et chroniqueurs. Autrement dit, une figure en elle-même ne veut pas dire grand-chose. C’est en comparant une figure avec une autre qu’on commence à voir émerger des choses intéressantes.

La perception de biais dans l’échantillon

Ces précisions étant faites, passons maintenant aux résultats de l’échantillon. Encore une fois, je vous invite à comparer les résultats de figure en figure plutôt que de vous concentrer sur une seule figure à la fois. J’ai demandé aux participants s’ils pensaient que les analyses de chacun des journalistes et chroniqueurs étaient toujours biaisées, biaisées la plupart du temps, neutres la plupart du temps ou toujours neutres. L’intérêt était aussi de voir si les répondants offriraient des réponses différentes de celles analysées dans le dernier billet où je leur demandais s’ils étaient en accord ou non avec les journalistes et chroniqueurs. Je peux par exemple me dire souvent en désaccord avec un chroniqueur sans pour autant remettre en question sa neutralité. Inversement, mon niveau d’accord avec un journaliste ou chroniqueur pourra aussi dicter mes perceptions quant à sa neutralité.

Je procèderai ici de la même manière que dans le premier billet avec des figures similaires. Le pourcentage de ceux qui affirment que les journalistes et chroniqueurs sont neutres sont en bleu et se lit de gauche à droite alors que ceux qui croient qu’ils sont biaisés sont en rouge et se lit de droite à gauche. Les journalistes et chroniqueurs sont placés en ordre de ceux perçus comme étant les plus neutres aux moins neutres.

biais_all

La figure ci-haut montre les résultats pour l’ensemble de l’échantillon. Vu les défauts de l’échantillon, je vous rappelle de ne pas lire cette figure seule, mais plutôt à l’utiliser comme point de référence en la comparant aux autres figures. Encore une fois, Chantal Hébert, Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont les trois jugés les plus neutres.

La perception de biais en fonction du vote provincial

La figure ci-bas présente la perception de la neutralité pour les électeurs de la CAQ. Mis à part un positionnement légèrement plus haut pour Jean Lapierre et un jugement plus critique à l’égard d’Anne-Marie Dussault, les électeurs caquistes ne diffèrent pas de manière très forte par rapport à l’ensemble de l’échantillon.

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Les électeurs libéraux diffèrent légèrement. Ils sont plus favorables à l’égard de Gilbert Lavoie, Jean Lapierre et Richard Martineau et sont plus critiques envers Antoine Robitaille et Anne-Marie Dussault.

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Les électeurs du PQ offrent quant à eux des réponses très différentes. Ils ont tendance à être un peu plus critiques à l’égard de Chantal Hébert, mais ils sont surtout beaucoup plus critiques à l’égard de Gilbert Lavoie, Richard Martineau et Jean Lapierre.

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Finalement, les électeurs de Québec solidaire offrent globalement des réponses similaires à celles du dernier billet. Jean Lapierre et Richard Martineau se démarquent en étant pour eux les moins neutres.

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La perception de biais en fonction de vote fédéral

Au niveau fédéral, les réponses des électeurs bloquistes sont globalement similaires à celles des péquistes, je ne montrerai donc par la figure pour alléger le texte. Les électeurs du NPD ont des réponses globalement similaires à celles des électeurs de QS, mais ici trois groupes de journalistes et chroniqueurs semblent émerger plus clairement. D’abord, les «trois étoiles» habituelles Alec Castonguay, Sébastien Bovet et Chantal Hébert apparaissent les plus neutres alors que Jean Lapierre et Richard Martineau leur apparaissent les moins neutres. Tous les autres sont à peu près au milieu.

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Pris isolément, les électeurs du PLC semblent très similaires à ceux de l’ensemble de l’échantillon et ressemblent aussi à ceux du NPD. Chantal Hébert, Alec Castonguay et Sébastien Bovet trônent encore au sommet et ils sont plus critiques à l’égard de Richard Martineau et de Josée Legault.

biais_plc

Finalement, les électeurs dont les appréciations se démarquent le plus sont clairement ceux du parti Conservateur. D’une part, ce sont ceux qui ont plus tendance à affirmer que les journalistes ou chroniqueurs sont biaisés et ils l’affirment également avec plus d’intensité en affirmant plus régulièrement que ceux-ci le sont «toujours». Pour les électeurs conservateurs, Chantal Hébert et Alec Castonguay figurent encore dans le «top 3», mais ici Jean Lapierre est jugé beaucoup plus neutre que pour tous les autres. Richard Martineau est également jugé beaucoup plus neutre par les conservateurs que pour tous les autres répondants. Finalement, ces répondants semblent avoir une dent contre Josée Legault et Anne-Marie Dussault. J’y reviendrai plus loin en conclusion.

biais_pcc

La perception de biais en fonction du vote référendaire

Finalement, les électeurs souverainistes et fédéralistes diffèrent encore quant à leur appréciation. D’abord, Antoine Robitaille est jugé le plus neutre par les électeurs souverainistes, suivi d’Alec Castonguay, Sébastien Bovet et Chantal Hébert. Les souverainistes sont plus critiques à l’égard de Gilbert Lavoie, Jean Lapierre et Richard Martineau.

biais_oui

Les électeurs fédéralistes affichent quant à eux une appréciation plus positive de Chantal Hébert, Alec Castonguay et Sébastien Bovet, leur appréciation étant progressivement plus négative jusqu’à Josée Legault. Ces électeurs ont une appréciation plus positive à l’égard de Jean Lapierre, mais aussi de Richard Martineau.

biais_non

Conclusion

Il convient tout d’abord de rappeler que les résultats actuels sont liés aux perceptions des répondants et que celles-ci peuvent être erronées. Autrement dit, ce n’est pas parce que certaines personnes croient qu’un journaliste ou chroniqueur est biaisé d’une manière ou d’une autre que c’est effectivement le cas dans la réalité. En fait, une chose semble déjà relativement claire dans les données, l’affiliation partisane des répondants a très clairement un impact sur leur appréciation des différents journalistes et chroniqueurs et dans certains cas les différences d’appréciation sont très grandes.

Un autre élément qui émerge relativement clairement des données est la présence de répondants de tendance plus conservatrice qui semblent exprimer plus de mécontentement à l’égard d’une variété de journalistes et chroniqueurs. Le simple fait que ces individus soient surreprésentés dans les données laisse aussi croire que le sujet de l’étude les intéresse particulièrement et que ces répondants ont des opinions très tranchées sur l’univers médiatique québécois. Notons aussi que ces répondants ont des opinions plus intenses sur les journalistes ou chroniqueurs. Lorsqu’ils n’aiment pas quelqu’un, ils ont nettement tendance à l’exprimer de manière plus virulente. Des analyses supplémentaires vont nous permettre d’en apprendre davantage dans les prochaines semaines.

Finalement, si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous invite à souscrire au blogue. Vous recevrez alors une notification par courriel lorsqu’un nouveau billet sera publié. Le prochain billet portera sur la perception du vote provincial de chacun des journalistes ou chroniqueurs.

Petit bonus pour les amateurs de chiffres

Un petit bonus pour les amateurs de chiffres. Voici les corrélations bivariées entre le niveau d’accord avec chacun des journalistes ou chroniqueurs (ce que nous avons regardé dans le dernier billet) et la perception des biais à leur égard. Par exemple, la corrélation pour Vincent Marissal témoigne de la force de la relation entre l’accord avec ses analyses chez les répondants et leur perception de sa neutralité. Il s’agit donc des corrélations entre la variable du dernier billet et celle de celui-ci. Évidemment, des choses bien plus élaborées seront menées avec les données, mais cela donne au moins un premier aperçu.

La corrélation moyenne est de 0,73 et donc les répondants qui expriment un désaccord avec les journalistes ou chroniqueurs ont également fortement tendance à considérer qu’ils ou elles sont biaisés. L’une des raisons pour laquelle  j’ai posé les deux questions visait justement à voir s’il y aurait des différences, autrement dit si les répondants allaient faire la distinction entre leurs propres opinions à l’égard des analyses des journalistes et chroniqueurs et leur perception de leur neutralité. Clairement, il semble que les répondants font peu de différences entre leur accord avec un journaliste ou chroniqueur et leur perception de neutralité : plus ils sont en accord avec un journaliste ou chroniqueur, plus ils ont tendance à le considérer neutre et inversement moins ils sont en accord plus ils considèrent que la personne est biaisée. Cela semble donc suggérer que les répondants ne font pas abstraction de leurs propres opinions lorsqu’ils évaluent la neutralité d’un journaliste ou chroniqueur.

Corrélations bivariées entre l’accord avec les journalistes et chroniqueurs et la perception de biais

Journaliste ou chroniqueurCorrélation
Moyenne0,73
Vincent Marissal0,75
Yves Boisvert0,69
Patrick Lagacé0,69
Chantal Hébert0,72
Jean Lapierre0,73
Richard Martineau0,67
Sébastien Bovet0,76
Anne-Marie Dussault0,83
Michel David0,72
Antoine Robitaille0,69
Josée Legault0,75
Alec Castonguay0,66
Gilbert Lavoie0,78

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