Deux pizzas moyennes ou une seule xlarge? Ou pourquoi les études d’impacts sur le Grand Prix sont formidables

They say there are no stupid questions. That’s obviously wrong […]. But it turns out that trying to thoroughly answer a stupid question can take you to some pretty interesting places. – Randall Munroe

Il y a quelques jours j’étais avec des amis et nous avons décidé de commander de la pizza. Il s’en est suivi un débat flamboyant visant à déterminer s’il valait mieux commander deux moyennes, une large ou une xlarge. Plutôt que de rester dans l’ignorance une fois de plus, j’ai décidé de prendre le taureau par le dos de la fourchette, de sortir mes mathématiques de secondaire 2 et de répondre enfin à cette question. Pour une raison bizarre, nous en viendrons à quelques considérations amusantes sur les études d’impacts concernant le Grand Prix du Canada, ce qui explique la citation en exergue.

Pour faire les calculs, j’utiliserai le logiciel R, qui me sert normalement à répondre à des questions plus importantes, mais apparemment moins urgentes. Pour ceux que cela intéresse, la syntaxe sera dans des blocs séparés du texte. Vous verrez également les résultats produits par R en réponse à cette syntaxe (une «syntaxe» consiste essentiellement en des commandes, ou du «code», qui nous permet de dire à R ce que nous voulons qu’il fasse). Ceux qui n’ont rien à faire de la syntaxe peuvent simplement sauter par-dessus les blocs. Pour ne pas gaspiller trop de temps sur cette idée un peu ridicule, je n’ai pas pris le temps d’annoter sérieusement la syntaxe. Ceci étant, ceux qui comprennent R devraient pouvoir s’y retrouver facilement.

L’offre de pizzas

L’endroit où nous nous voulions commander offrait les choix suivants :

  • Petite pizza (10 po.) à 8,99$
    • Spécial 2 petites à 14,99$
  • Moyenne pizza (12 po.) à 10,99$
    • Spécial 2 moyennes à 16,99$
  • Large pizza (14 po.) à 13,99$
    • Spécial 2 Larges à 21,99$
  • X-Large (16 po.) à 16,99$
    • Spécial 2 X-Larges à 24,99$

Puisque toutes ces pizzas viennent du même endroit, elles ont essentiellement la même qualité. Le «rapport qualité-prix» n’est donc ici pas un facteur. Ce qui nous intéresse consiste essentiellement à déterminer l’option qui nous offre le meilleur rapport prix-quantité. Ce que j’aime appeler «l’optimisation bourrative». L’exercice consiste donc tout simplement à calculer le prix par pource-carré de chacune de ces options.

Les calculs

Peut-être vous rappelez-vous avoir déjà calculé l’air d’un cercle quelque part. C’est essentiellement ce que nous allons faire. La formule, est \(\pi r^2\), où \(\pi\) est le fameux \(3,1416\) et \(r^2\) est le rayon du cercle au carré. Le rayon étant la distance entre le milieu du cercle et son extrémité, il est donc la moitié du diamètre (et il s’adonne que les pizzas sont mesurées en diamètre, la vie est si belle…).

Donc, nous avons quatre tailles de pizza qui ont chacune un rayon particulier et nous avons leur prix à l’unité et par paire de deux. Créons donc les données dans R.

Pour répondre à notre question, nous avons besoin de connaître le prix par quantité, c’est-à-dire le prix par rapport à l’aire de chaque pizza. Il nous manque donc l’aire de chacune des pizzas pour pouvoir ensuite calculer leur \(\frac{prix}{aire}\). Calculons donc l’aire de nos pizzas en appliquant la formule que nous avons vu au secondaire à chacune des tailles de pizza que nous venons de créer plus haut.

R nous dit donc que l’aire de la petite pizza est de 78.54, celle de la moyenne de 113.1, de la large 153.94 et de la Xlarge de 201.06. Ceci étant, savoir l’aire réelle des pizzas n’a que peu d’intérêt en soit si nous ne prenons pas en compte les coûts. Notre objectif est de savoir ce qui est le plus avantageux.

Pour calculer le prix par pouce-carré, il suffit de diviser le prix de la pizza par son aire, ou \(\frac {Prix}{Aire}\). Il faudra le faire à la fois pour les pizzas vendues seules et pour les offres à deux pizzas.

Les résultats

Donc, le prix à l’aire d’une petite pizza est de 0.11$ au pouce-carré, celui d’une moyenne de 0.1, celui d’une large de 0.09, et celui d’une X-large de 0.08. Les chiffres seuls sont un peu ennuyants, aussi bien les visualiser.

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La figure précédente est formidable parce qu’elle nous offre une règle de décision. La plupart du temps nous hésitons entre deux pizzas d’une certaine taille contre une pizza d’une taille plus grande. À partir du moment où l’enjeu n’est pas simplement d’en avoir assez pour tout le monde mais bien d’optimiser notre commande, on voit clairement qu’il vaut systématiquement mieux prendre deux pizzas d’une taille plus petite qu’une seule pizza d’une taille plus grande.

Ceci étant, le choix auquel mes amis et moi faisions face (et celui que la plupart d’entre-vous avez aussi probablement à faire) était de choisir entre deux moyennes ou une seule large ou Xlarge. Commençons par comparer deux pizzas moyennes à une Xlarge

Deux moyennes ou une Xlarge?

Répondons maintenant à l’une de nos questions de départ. Vaut-il mieux prendre deux pizzas moyennes ou une pizza xlarge? Notre restaurant les propose pour le même prix à 16,99$.

Nous savons maintenant que l’aire de la pizza xlarge = 201.06. L’aire d’une pizza moyenne = 113.1, donc l’aire de deux pizzas moyenne = \(2 \times {aire}_{moyenne}\) = 226.19. On en a donc plus pour son argent (16,99$) avec deux pizzas moyennes qu’avec une seule large.

Très exactement \(2\times {aire}_{moyenne} – {aire}_{xlarge}\) = 25.13 pouces-carré de plus. Ou encore pour \(\frac{(2*{aire}_{moyenne}-{aire}_{xlarge})}{{aire}_{xlarge}}\times 100\) = 12.5, ou 12,5% de plus.

Deux moyennes ou une large?

Bien entendu, si on a plus de pizza avec deux moyennes qu’avec une Xlarge, il ne faut certainement pas s’attendre à soudainement en avoir plus avec une large qu’avec deux moyennes. Formellement: \[Si\quad x >y \quad et \quad y > w \therefore w < x\]

Ceci étant, la question est ici de savoir si on paie plus cher au pouce-carré pour deux pizzas moyennes que pour une large. L’aire d’une pizza large = 153.94, alors que l’aire de deux pizzas moyennes = 226.19. La différence entre les deux est donc de 72.26. Le prix d’une large est de 13.99 alors que celui de deux moyennes est de 16.99.

Comme ni le prix ni la taille ne sont identiques, le meilleur repère est le prix au pouce-carré, ou le prix bourratif. Le prix au pouce-carré pour deux pizzas moyennes est de 0.08 alors que celui d’une seule pizza large est de 0.09. C’est donc dire que deux moyennes à 16,99$ coûtent moins cher au pouce-carré qu’une large à 13,99. On a donc avantage à prendre deux moyennes.

Donc la prochaine fois que vous serez entre amis et que l’on vous obstinera devant ces choix déchirants, présentez-leur ceci et le débat sera enfin clos. Afin de vous aider la prochaine fois, la figure suivante donne le prix au pouce-carré pour chacune des possibilités.

L’impact collectif des mauvais choix

Ma déformation professionnelle m’oblige à prendre quelques instants pour évaluer les conséquences des résultats pour la société en général. Imaginons un instant que tout le monde fasse systématiquement le mauvais choix et commande une pizza Xlarge au lieu de deux moyennes. Je vous rappelle qu’elles sont au même prix à 16,99$ alors qu’on a 12,5% de plus avec deux moyennes. Quel serait le coût social de ces mauvais choix individuels?

Supposons qu’en moyenne, les Québécois commandent de la pizza une fois aux deux mois. Donc environ une fois par 8 semaines, ou grosso modo, une fois par 60 jours. C’est donc dire que chaque jour, un Québécois aurait une probabilité de \(\frac{1}{60}\) de commander de la pizza. Nous sommes 8 millions et il y a 365 jours dans une année. Simulons cela dans R.

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Cet histogramme nous donne une idée du nombre de pizzas commandées par chaque personne dans une année. Suivant nos hypothèses, la plupart des gens en commandent environ 6 fois (la moyenne exacte de la simulation est de 6.08), très peu de gens n’en commandent aucune et une pognée de fins gourmets en commande plus de 15 fois.

Maintenant, si l’on souhaite mesurer la perte sociale totale liée à l’erreur de commander une pizza Xlarge au lieu de deux moyennes, nous avons besoin d’une unité de mesure. J’en vois deux : le nombre de bouchées de pizza et l’argent. Cependant, la perte monétaire est forcément liée à la perte en bouchées de pizza, puisque nos deux options coûtent la même chose. Calculons d’abord la perte en bouchées de pizza.

L’aire d’une pizza nous donne sa superficie en pouce-carré. Il semble relativement raisonnable d’estimer qu’une bouchée moyenne équivaut à \(\frac{1}{2}\) pouce-carré. La perte en bouchées de pizza liée à l’erreur de commander une Xlarge au lieu de deux pizzas moyennes équivaut donc à : \(2 \times ({aire}_{2\times moyennes}-{aire}_{xlarge})\). C’est-à-dire la différence en pouces-carré entre une Xlarge et deux moyennes multipliée par deux (puisque que 1 pouce-carré de pizza = 2 bouchées). Cela veut dire que techniquement, les individus perdent 50.27 bouchées de pizza chaque fois qu’ils font l’erreur de commander une large au lieu de deux moyennes.

Combien de bouchées de pizza perdues cette erreur provoquerait-elle au Québec tout entier?

R nous indique qu’en moyenne, chaque Québécois perdrait 305.75 bouchées de pizza par année. Puisqu’une pizza moyenne donne \(2 \times{aire}_{moyenne}\) = 226.19 bouchées, la perte moyenne en nombre de pizzas par Québécois est donc de \(2 \times \frac{\bar{X}_{Bouchées perdues}}{({aire}_{moyenne})}\) = 1.35. C’est donc dire que les Québécois perdraient en moyenne 1 pizza et \(\frac{1}{3}\) par année. Pour connaître le nombre total de bouchées perdues au Québec, on fait ceci :

La simulation nous indique donc que les Québécois perdraient 2446005385.93 bouchées par année au total. Cela équivaut à \(\frac{{total}_{bouchées perdues}}{(2 \times {aire}_{moyenne})}\) = 10813718, un peu plus de 10,8 millions de pizzas de tailles moyennes. Un vrai déastre!

Comment évaluer la perte que cette erreur d’optimisation bourrative cause à tout le Québec? Je propose de tout simplement calculer la valeur en argent d’une bouchée de deux pizzas moyennes commandées conjointement et de multiplier cette valeur par le nombre de total bouchées perdues.

Une pizza moyenne a une aire de 113.1 pouces-carré, l’aire de deux moyennes est donc le double = 226.19. Puisque nous estimons que 1 pouce-carré donne deux bouchées, le nombre de bouchées dans deux pizzas moyennes = \(2 \times {aire}{de2moyenne}\) = 452.39. Le prix de deux moyennes achetées conjointement étant de 16.99, la valeur de chaque bouchée est de \(\frac{16.99}{459.39}\) = 0.04. Chaque bouchée d’une commande de deux pizzas moyennes achetées conjointement vaut donc 0.04$.

Nous avons déjà déterminé que le nombre de bouchées perdues était de 2446005385.93. Pour déterminer les pertes économiques annuelles pour le Québec, il suffit donc de multiplier le nombre de bouchées perdues par leur valeur de 0.04, ce qui nous donne 91862534.41. On parle donc de pertes économiques annuelles de près de 92 millions de dollars.

Rappelons-nous que notre estimation est fondée sur les hyothèses suivantes :

  1. Les Québécois commandent en moyenne de la pizza aux deux mois.
  2. Une bouchée moyenne = \(\frac{1}{2}\) pouce-carré.
  3. Tous les Québécois font systématiquement l’erreur de commander une Xlarge au lieu de deux moyennes.

Les deux premières hypothèses sont plutôt raisonnables, la troisième est, avouons-le, un peu exagérée. Nous pourrions être plus conservateurs et estimer que la moitié des Québécois font l’erreur lorsqu’ils commandent de la pizza. Nous aurions alors la moitié de bouchées perdues et les pertes totales pour l’économie seraient donc réduites de moitié à 45931267.21, près de 46 millions de dollars au lieu de 91.

Conclusion : un peu de perspective

On peut bien rire de notre 46 millions perdus en mauvaise optimisation des commandes de pizzas, mais la plus récente étude disponible estime la valeur ajoutée à l’économie québécoise générée par le Grand Prix du Canda à 42,4 millions. Toute personne raisonnable ne peut en venir qu’à trois conclusions possibles :

  1. Soit la vente de pizzas xlarges à l’unité est un véritable fléau pour notre économie.
  2. Soit, à partir d’hypothèses vaguement raisonnables, des gens qui ont intérêt à en arriver à des gros chiffres impressionnants peuvent facilement le faire en additionnant ici et là des choses largement triviales.
  3. Soit 40 quelques millions n’est pas un chiffre qui devrait nous impressionner.

Je vous laisse décider.

Voteraient-ils OUI ou NON?

Nous voilà au solstice d’été et je n’ai toujours pas eu la chance d’écrire ce dernier billet sur l’étude PJCPQ. Ceux qui s’intéressent à l’étude depuis le début excuseront mon retard. J’ai été débordé ces derniers mois, mais je tenais à écrire ce dernier billet rendant compte des résultats de l’étude.

Je tiens encore une fois à remercier tous les participants. L’intérêt généré par mon étude m’a étonné moi-même et rien de cela n’aurait été possible sans votre contribution et votre intérêt. Merci à tous ceux qui ont pris le temps de répondre aux questions! Pour ceux que cela pourrait intéresser, je présenterai les résultats plus «scientifiques» de l’étude lors d’une conférence organisée par le Centre pour l’étude de la Citoyenneté démocratique qui aura lieu du 22 au 24 septembre prochain à Montréal. Vous pourrez facilement être mis au courant des dates précises de la présentation en me suivant sur Twitter. J’en informerai mes abonnés lorsque j’aurai moi-même plus de détails.

Ce dernier billet s’intéresse aux perceptions des répondants quant à l’éventuel vote référendaire des journalistes et chroniqueurs. Autrement dit, nous nous intéressons ici à savoir comment les journalistes voteraient lors d’un éventuel référendum sur la souveraineté selon les répondants. Les réponses de tous les répondants sont représentées dans la figure suivante. Comme dans les récents billets, les journalistes et chroniqueurs sont présentés en ordre de «je ne sais pas». Encore une fois, les précautions relative à l’échantillon doivent être prises en considération. Allez lire ceci avant de dire n’importe quoi 😉

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On y note que Alec Castonguay et Sébastien Bovet semblent clairement être les plus nébuleux pour nos répondants à cet égard. Dans les deux cas, près de la moitié des répondants affirment ne pas savoir s’ils voteraient OUI ou NON; et pour ceux qui tentent une réponse, une proportion similaire pense qu’ils voteraient OUI ou NON.

Les avis semblent plus clairs pour les autres journalistes ou chroniqueurs. Une claire majorité pense que Yves Boisvert, Gilbert Lavoie, Chantal Hébert et le regretté Jean Lapierre voteraient NON. À l’inverse, une claire majorité pense que Antoine Robitaille, Michel David, Patrick Lagacé, Anne-Marie Dussault et Josée Legault voteraient OUI.

On remarquera finalement que les avis sont partagés à l’égard de Vincent Marissal et de Richard Martineau. Parmi ceux qui tentent une réponse, environ la moitié pensent qu’ils voteraient OUI et l’autre moitié qu’ils voteraient NON.

Les électeurs du NON

Les résultats deviennent encore une fois très intéressants lorsqu’on tient compte de l’intention de vote référendaire des répondants eux-mêmes. Commençons par ceux qui voteraient NON.

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Chez les électeurs du NON’, Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont encore les plus mystérieux. Globalement, les électeurs du NON montrent un patron de réponse similaire à tous les répondants en général, mais ils semblent penser que les journalistes et chroniqueurs sont plus souverainistes que l’ensemble des répondants. On observe cela en remarquant qu’ils ont un peu moins tendance à dire que Yves Boisvert, Gilbert Lavoie, Vincent Marissal, Patrick Lagacé, Michel David et Anne-Marie Dussault voteraient NON. Les perceptions à l’égard de Chantal Hébert et Richard Martineau sont peu affectées par l’intention de vote référendaire des répondants.

Les électeurs du OUI

Regardons maintenant ce qu’il en est pour les électeurs du OUI.

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Encore une fois, Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont les plus nébuleux pour nos répondants. Il est cependant intéressant de remarquer qu’ils ont beaucoup plus tendance à croire que Yves Boisvert, Gilbert Lavoie et Vincent Marissal voteraient NON. Il est intéressant de noter qu’ils sont très divisés à l’égard d’Anne-Marie Dussault et de Richard Martineau.

Conclusions

Les billets précédents ont démontré que les perceptions étaient largement influencées par les intentions de vote des répondants eux-mêmes et le billet d’aujourd’hui ne fait pas exception. En comparant les figures entre elles, on remarque qu’il y a plus de bleu chez les répondants fédéralistes et plus de rouge chez les répondants souverainistes. La conclusion générale semble clairement être que les répondants ont davantage tendance à penser que les journalistes et chroniqueurs sont défavorables à leurs opinions.

Salutations M. Lapierre

Finalement, je ne peux terminer ce dernier billet de l’étude sans en profiter pour saluer Jean Lapierre. Comme beaucoup de Québécois, j’ai été attristé par son décès prématuré. Je n’ai pas eu la chance de le connaître personnellement, mais j’ai tout de même eu l’occasion de communiquer avec lui à quelques reprises à propos de l’étude. Monsieur Lapierre m’a aidé à propager l’étude, ce même s’il savait que son profil politique faisait en sorte que les résultats pourraient sembler ne pas être à son avantage. Certains ont trop facilement tendance à interpréter les choses en dehors de leur contexte. Lors de chacune de mes communications avec lui, j’ai tenu à lui rappeler qu’il avait son histoire politique bien personnelle et qu’il fallait donc s’attendre à ce que les répondants en tiennent compte. Ses réponses me laissaient entrevoir qu’il comprenait très bien et que ce qu’il cherchait à satisfaire n’était pas tant son ego que sa curiosité, et me réitérait qu’il trouvait mon étude intéressante, peu importe ses résultats.

En cette époque marquée par les «lignes médias» où les désaccords honnêtes et les nuances peuvent trop facilement être embrouillés par des empoignades aussi stupides que spectaculaires, il convient de s’arrêter à l’occasion et de remarquer le travail remarquable de ceux que nous avons la chance de croiser. Jean Lapierre aimait la politique parce qu’il aimait profondément les gens. Que l’on soit ou non d’accord avec lui, il était un homme profondément honnête qui cherchait à rendre la complexité des choses plus accessible et il réussissait bien souvent. J’ose espérer que les résultats de mon étude permettront à tous de saisir la complexité de la tâche de ceux qui tentent de faire la même chose.


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Pour qui votent-ils au fédéral?

Voilà un certain temps que je n’ai pu écrire de billet. Vous m’excuserez de cette absence, mais la rumeur veut que j’aie une thèse de doctorat à terminer et elle a occupé beaucoup de mon temps ces derniers jours.

Les excuses étant faites, nous voilà maintenant aux perceptions quant aux intentions de vote fédérales des journalistes et chroniqueurs. Je procèderai de la même manière que lors du dernier billet qui traitait de leurs intentions de vote provinciales. Je vous rappelle encore une fois que, puisque l’échantillon n’est pas représentatif de l’ensemble de la population, il faut interpréter les résultats en conséquence en se concentrant sur la comparaison entre les différents groupes de répondants. À cet égard, vous pouvez lire la petite notice méthodologique ici (section «Méthodologie et données»).

Si vous ne les avez pas déjà lus, vous pouvez lire le premier billet traitant du niveau d’accord avec les journalistes ou chroniqueurs chez les répondants, le second billet traitant de la perception de biais à leur égard et le troisième billet traitant de leurs intentions de vote provinciales.

La perception du vote fédéral

La figure ci-bas rend compte des résultats pour chaque journaliste ou chroniqueur chez tous les répondants. Comme lors du dernier billet, ils sont ordonnancés suivant la proportion de répondants qui affirment ne pas savoir pour qui ils votent. Cette proportion est exprimée en pourcentage et se lit de gauche à droite en gris. Les pourcentages de répondants croyant qu’un journaliste ou chroniqueur vote pour un certain parti se lisent de droite à gauche et sont colorés suivant les couleurs traditionnelles des partis politiques fédéraux.

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Encore une fois, Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont les deux pour qui les répondants ont le plus tendance à dire ne pas savoir, avec près de 50% des répondants dans cette situation. À l’inverse, Jean Lapierre est celui pour qui les répondants ont le moins tendance à dire ne pas savoir. Une très large majorité de répondants croit que Jean Lapierre vote pour le parti libéral, ce qui est tout à fait cohérent avec son histoire politique personnelle. Parmi ceux qui tentent une réponse, ils sont plus nombreux à croire que Chantal Hébert, Gilbert Lavoie, Yves Boisvert et Vincent Marissal votent aussi pour les libéraux. À l’inverse, une proportion plus grande de répondants tentant une réponse croit que Antoine Robitaille, Michel David et Josée Legault votent pour le Bloc québécois. Notons aussi que Richard Martineau est le seul envers qui les répondants ont tendance à croire qu’il vote pour le parti conservateur. Finalement, les répondants sont beaucoup plus divisés à l’égard des autres journalistes ou chroniqueurs.

La perception du vote fédéral chez les électeurs du PLC

La figure suivante rend compte des perceptions quant au vote fédéral pour les électeurs du PLC. Chez ceux qui tentent une réponse, ils sont plus nombreux à penser que Gilbert Lavoie, Chantal Hébert, Yves Boisvert, Vincent Marissal et Jean Lapierre votent comme eux. À l’inverse, ils ont nettement tendance à croire qu’Antoine Robitaille et Michel David votent pour le Bloc alors qu’ils sont presque unanimes pour dire que c’est aussi le cas de Josée Legault.

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De manière générale, les résultats chez les électeurs libéraux sont très similaires à ceux observés chez l’ensemble des électeurs. Il y a ici et là quelques petites différences mineures, mais elles sont tellement petites qu’il semble que les électeurs libéraux n’ont pas une perception particulière qui diffère de celle de l’ensemble des répondants.

La perception du vote fédéral chez les électeurs du PCC

La figure suivante rend compte des résultats pour les électeurs du parti conservateur. Il saute immédiatement aux yeux que ceux-ci ont des perceptions très différentes. Notons tout d’abord qu’ils ont beaucoup moins tendance à affirmer ne pas savoir pour quel parti vote un journaliste ou chroniqueur. Cela indique qu’ils ont très nettement la perception de savoir pour qui ils votent et qu’ils ont donc tendance à être moins incertains quant à leur perception. À l’exception de Richard Martineau, envers qui ils sont plus nombreux à croire qu’il vote comme eux, les répondants conservateurs ont nettement tendance à penser que les journalistes et chroniqueurs votent pour des partis différents du leur.

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Très clairement, les répondants conservateurs ont plus tendance à croire que Chantal Hébert, Gilbert Lavoie, Yves Boisvert Vincent Marissal et Jean Lapierre votent pour les libéraux. Ils ont aussi encore plus tendance à croire qu’Antoine Robitaille, Michel David, Josée Legault et Anne-Marie Dussault votent pour le Bloc. Globalement, nous remarquons aussi que les répondants conservateurs ont un peu plus tendance à croire que certains votent pour le NPD, c’est notamment le cas de Patrick Lagacé par exemple.

La perception du vote fédéral chez les électeurs du Bloc québécois

La figure suivante rend cette fois compte des résultats pour les répondants votant pour le Bloc québécois. On remarque d’abord que les répondants bloquistes ont aussi tendance à penser qu’Antoine Robitaille et Josée Legault votent pour le bloc. Ils ont cependant tendance à croire plus fortement que Chantal Hébert, Yves Boisvert, Gilbert Lavoie et Vincent Marissal votent pour les libéraux. Remarquons aussi que, contrairement aux répondants votant pour des partis fédéralistes, ils ont nettement plus tendance à croire qu’Anne-Marie Dussault vote pour les libéraux. À cet égard, la différence est encore plus marquée si on les compare aux répondants conservateurs qui semblent largement convaincus qu’elle vote pour le Bloc ou le NPD.

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La perception du vote fédéral chez les électeurs du NPD

Finalement, la figure suivante rend compte des réponses des répondants votants pour le NPD. La première chose qui saute aux yeux est que, tout comme les électeurs de Québec solidaire (dans le dernier billet), les électeurs du NPD ont nettement plus tendance à affirmer ne pas savoir pour qui vote un journaliste ou chroniqueur, mais l’effet est un peu moins fort que pour les électeurs solidaires.

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Les répondants du NPD ont aussi un peu plus tendance à penser qu’Antoine Robitaille, Michel David et Josée Legault votent pour le Bloc. Ils semblent également avoir plus tendance à penser que Chantal Hébert, Vincent Marissal et Yves Boisvert votent pour les libéraux. Par ailleurs, ils ont un peu plus tendance à penser que Patrick Lagacé vote comme eux. Cependant, contrairement aux électeurs des autres partis, ils demeurent beaucoup plus divisés dans leurs perceptions. À l’exception de Richard Martineau et de Jean Lapierre, pour qui ils croient respectivement qu’ils votent pour le parti conservateur et les libéraux, le portrait général est beaucoup moins clair.

Conclusion

Finalement, nous voyons encore une fois que l’affiliation partisane des répondants affecte leurs perceptions quant au vote des journalistes et chroniqueurs. À l’exception de ceux qui sont généralement considérés comme étant plus «officiellement» affichés, les répondants ont généralement tendance à penser que les journalistes ou chroniqueurs ne votent pas comme eux, ce à quelques exceptions près. On remarque aussi que les répondants conservateurs ont nettement plus tendance à penser savoir pour qui vote chacun des journalistes ou chroniqueurs et qu’ils ont aussi nettement plus tendance à avoir l’impression que ceux-ci votent pour le Bloc québécois. Un peu comme les répondants solidaires, les répondants du NPD sont quant à eux beaucoup plus incertains et ont plus tendance à affirmer ne pas savoir.

Le prochain billet portera sur les perceptions à l’égard des intentions de vote référendaires des journalistes et chroniqueurs. Je vous invite à souscrire au blogue si vous ne l’avez pas déjà fait afin de recevoir une notification par courriel lors de la publication des billets. Vous n’avez qu’à entrer votre adresse courriel dans la boîte en haut à droite.

Finalement, si vous avez des questions ou des idées de billet pour des sujets que vous aimeriez que j’explore, n’hésitez surtout pas à les soumettre plus bas dans les commentaires!

Pour qui votent-ils au provincial?

Nous voilà maintenant à ce qui est fort probablement l’un des éléments les plus intéressants de l’étude. J’ai demandé aux répondants de dire pour qui ils croient que les journalistes ou chroniqueurs votent lors des élections provinciales et fédérales. J’ai aussi demandé aux gens de dire s’ils croient qu’ils voteraient OUI ou NON lors d’un hypothétique référendum sur la souveraineté du Québec. Le billet d’aujourd’hui se concentrera sur la perception des répondants quant au vote provincial des journalistes et chroniqueurs. Pour plus de détails sur les données, voir la section «Méthodologie et données».

Encore une fois, comme l’échantillon n’est pas représentatif, les précautions dont j’ai parlé dans le premier billet (et que j’ai précisées dans le second) doivent s’appliquer, ce même s’il y a plus de 1550 répondants. L’élément d’intérêt est de comparer les réponses des répondants en fonction de différents facteurs et je le ferai ici encore une fois en comparant les réponses en fonction de l’intention de vote des répondants. 

Par ailleurs, au-delà des partis politiques eux-mêmes, il est aussi intéressant de se pencher sur la proportion de répondants qui admettent ne pas savoir pour qui un journaliste ou chroniqueur vote. De manière générale, la proportion de gens qui affirment ne pas le savoir peut aussi nous renseigner sur le niveau de certitude de plusieurs types d’électeurs quant aux intentions de vote des journalistes et chroniqueurs. Dans les figures qui suivent, j’ai donc également intégré le pourcentage de répondants qui affirment ne pas savoir pour quel parti vote un journaliste ou chroniqueur et ceux-ci sont placés en «ordre de certitude» pour chacun des groupes d’électeurs. Cette proportion est en gris et se lit de gauche à droite. Les réponses des répondants qui pensent savoir pour quel parti votent les journalistes et chroniqueurs se lisent de droite à gauche et sont classifiées par les couleurs identifiant les partis politiques provinciaux.

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La figure ci-dessus rend compte des résultats pour tous les répondants sans égard à leur propre intention de vote. Nous voyons donc qu’Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont les deux journalistes pour qui le plus de répondants affirment ne pas savoir pour qui ils votent. À l’inverse, Jean Lapierre est celui envers qui les répondants ont le moins de doutes. Clairement, une très large proportion de répondants pensent que Jean Lapierre vote pour les libéraux. Évidemment, M. Lapierre a son histoire politique personnelle, ce qui explique largement les résultats à son égard. Cela ne veut absolument pas dire que M. Lapierre soit biaisé, mais simplement que les répondants connaissent son histoire, beaucoup l’apprécient, et en tiennent simplement compte lorsqu’ils écoutent ses analyses.

La perception du vote provincial chez les électeurs libéraux

La figure suivante rend compte des résultats chez les électeurs libéraux. Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont encore une fois ceux pour qui les répondants sont les plus incertains, mais pour ceux qui pensent savoir pour qui ils votent, une proportion plus grande de répondants croit qu’ils votent pour d’autres partis que le PLQ.

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Jean Lapierre est encore une fois celui envers qui les libéraux ont le moins d’incertitude et la quasi-totalité des libéraux pense qu’il vote pour leur parti. Parmi les libéraux qui tentent une réponse, Chantal Hébert, Yves Boisvert et Gilbert Lavoie sont ceux pour qui les répondants libéraux ont le plus tendance à croire qu’ils votent comme eux. Notons finalement que mis à part Vincent Marissal pour qui ils semblent un peu plus partagés, les répondants libéraux ont nettement tendance à penser que tous les autres chroniqueurs votent pour le PQ, ou la CAQ dans le cas de Richard Martineau.

La perception du vote provincial chez les électeurs du PQ

La figure suivante rend compte des perceptions pour les électeurs du PQ. La différence avec les réponses des électeurs libéraux est ici frappante. Alors que beaucoup d’électeurs libéraux pensent que les journalistes et chroniqueurs votent pour le PQ, les électeurs péquistes pensent à l’inverse qu’une vaste majorité vote pour le PLQ.

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Antoine Robitaille et Josée Legault se démarquent en ce qu’une large proportion d’électeurs péquistes croient qu’ils votent comme eux. Notons aussi que pour les péquistes qui tentent une réponse, une très nette proportion de répondants croit que Chantal Hébert, Yves Boisvert, Gilbert Lavoie et Vincent Marissal votent tous pour le PLQ. Les répondants péquistes sont plus divisés à l’égard d’Anne-Marie Dussault, même si une plus large proportion d’entre eux pensent aussi qu’elle vote pour le PLQ. Finalement, une très large proportion des électeurs du PQ croit que Richard Martineau vote pour la CAQ et ils sont très divisés à l’égard de Patrick Lagacé.

La perception du vote provincial chez les électeurs de la CAQ

La figure suivante rend compte cette fois des résultats pour les électeurs de la CAQ. Un peu comme les libéraux, et contrairement aux péquistes, les caquistes ont nettement tendance à croire que la plupart des chroniqueurs ou journalistes votent pour le PQ. En les comparant aux libéraux, on se rend compte que les caquistes ont cependant aussi un peu plus tendance à penser que certains chroniqueurs votent comme eux.

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Tout comme les libéraux, les caquistes pensent que Chantal Hébert, Gilbert Lavoie et Yves Boisvert votent pour le PLQ. Une très nette majorité pense aussi que Richard Martineau vote pour la CAQ. Ainsi, les perceptions des caquistes sont sensiblement similaires à celles des libéraux, avec cette petite différence qu’ils ont un peu plus tendance à croire que certains journalistes et chroniqueurs votent comme eux.

La perception du vote provincial chez les électeurs QS

Finalement, la figure suivante rend compte des résultats pour les électeurs de Québec solidaire. En les comparant aux réponses des électeurs des autres partis, il est frappant de constater que les électeurs de QS ont beaucoup plus tendance à affirmer ne pas savoir pour qui les journalistes ou chroniqueurs votent.

voteprov_qs

Un peu comme les caquistes, les électeurs solidaires ont un peu plus tendance à penser que certains journalistes ou chroniqueurs votent comme eux. Notamment, Patrick Lagacé est celui envers qui les électeurs de QS ont le plus tendance à croire qu’il vote solidaire. Ceci étant, près de la moitié de ceux qui tentent une réponse croit aussi qu’il vote pour un autre parti que le leur. Encore une fois, les électeurs de QS ont aussi nettement tendance à croire que Richard Martineau vote pour la CAQ. Notons finalement que, contrairement aux électeurs des autres partis, les électeurs de QS ont moins tendance à croire qu’une large majorité de journaliste ou chroniqueurs votent soit systématiquement pour le PQ ou le PLQ.

Conclusion

Le premier élément qui ressort très clairement des données est d’abord que les électeurs de la CAQ, du PLQ et du PQ ont très nettement tendance à penser que la majorité des journalistes ou chroniqueurs sont hostiles à leur parti. Les caquistes et les libéraux pensent que la majorité vote pour le PQ, alors que les péquistes pensent que la majorité vote pour les libéraux. Les électeurs de QS ont quant à eux des perceptions beaucoup plus variées suivant les différents journalistes ou chroniqueurs. Ils sont aussi ceux qui ont le plus tendance à affirmer ne pas savoir pour qui ils votent.

Québec solidaire et la CAQ sont les deux plus «petits» partis, et l’on voit que ces électeurs ont également un peu plus tendance à croire que certains journalistes et chroniqueurs votent comme eux, même si dans les deux cas ils croient que presque tous ne votent pas comme eux. Comme beaucoup d’autres, les caquistes ont tendance à croire que Richard Martineau vote pour la CAQ, mais les électeurs solidaires n’ont personne en qui ils croient majoritairement qu’il ou elle vote comme eux. Ils ont un peu plus tendance à croire que Patrick Lagacé vote pour QS, mais ils ne sont pas une majorité à le croire. Même Josée Legault, qui est ouvertement la plus à gauche de tous les journalistes et chroniqueurs de l’étude, n’est pas perçue par les solidaires comme votant clairement pour leur parti.

Dans tous les cas, Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont systématiquement ceux envers qui les répondants ont le plus tendance à affirmer ne pas savoir pour qui ils votent. Dans presque tous les cas, Chantal Hébert les suit de près. À l’inverse, Jean Lapierre et Richard Martineau sont ceux envers qui les répondants ont le plus tendance à affirmer penser savoir pour qui ils votent. Dans le cas de Jean Lapierre, la quasi-totalité des répondants pense qu’il vote pour le PLQ alors qu’ils sont un peu plus divisés dans le cas de Richard Martineau. Dans son cas, une nette majorité de répondants pensent qu’il vote pour la CAQ, mais d’autres pensent aussi qu’il vote pour le PQ ou les libéraux.

Finalement, j’espère que ces résultats permettront de nuancer l’interprétation que certains ont faite des résultats jusqu’à présent. La publication du premier billet a produit une variété de propos qui se fondaient sur l’étude pour affirmer que les médias sont biaisés. Or, ce que les résultats de ce billet montrent, c’est aussi que ceux qui ont une préférence politique clairement définie ont une certaine tendance à percevoir l’univers médiatique comme étant légèrement en défaveur de leur propre option. La question de savoir si cette perception est fondée ou non est une tout autre question.

Je vous invite à souscrire au blogue pour recevoir des notifications par courriel lors de la publication des prochains billets. Le prochain prendra une forme similaire à celui d’aujourd’hui, mais s’intéressera cette fois au vote fédéral des journalistes et chroniqueurs. N’oubliez pas de partager le billet sur Facebook et Twitter!

La perception de biais chez les journalistes et chroniqueurs

Le billet d’aujourd’hui prendra une forme similaire au dernier, mais au lieu de s’intéresser au niveau d’accord avec les analyses des journalistes et chroniqueurs, il s’intéressera cette fois à la perception de biais dans leurs analyses. Le premier billet a fait abondamment réagir et avant de passer au second, je voudrais tout d’abord faire un petit rappel afin d’éviter que les résultats ne soient interprétés comme ils l’ont été par certains jusqu’à présent. Avec ce que j’ai lu et entendu à propos de mon étude, la prochaine section est nécessaire.

Note préventive ennuyante, mais nécessaire

J’ai déjà écrit que l’échantillon n’était pas représentatif de la population québécoise en général et que le centre d’intérêt n’était pas la population québécoise en entier, mais les «mordus de politique». J’ai aussi dit que les conservateurs sont nettement surreprésentés dans l’échantillon. Cela signifie que les données ne sont fort probablement pas représentatives de la population plus spécifique des mordus de politique non plus. Par ailleurs, même si les intentions de vote provinciales dans l’échantillon se rapprochent de celles que nous observons dans les sondages actuels, le fait que les intentions de vote fédérales surestiment largement les conservateurs laisse aussi présager que les électeurs du PLQ dans l’échantillon sont fort probablement plus à droite que l’éventail réel de leurs électeurs. Autrement dit, il est très probable que l’échantillon rende compte de la version la plus à droite des électeurs du PLQ et sous-estime une importante proportion de libéraux plus centristes. Quand j’ai écrit que les résultats devaient être interprétés en conséquence, ce n’était pas simplement pour faire joli et sérieux. Je l’ai écrit parce que c’est important pour ne pas faire dire n’importe quoi aux données.

Certains diront que l’échantillon a tout de même plus de 1500 répondants et que cela doit bien vouloir dire quelque chose. C’est vrai, ces données nous permettent d’explorer beaucoup de choses intéressantes, mais pas nécessairement ce que certains semblent croire. Lorsque j’enseigne les fondements de l’échantillonnage statistique, j’aime bien raconter l’anecdote de l’élection américaine de 1936. C’est à cette élection que le tout premier sondage représentatif a été mené par Georges Gallup. Avec un échantillon représentatif de 5000 répondants, Gallup prédisait la victoire du démocrate Franklin D. Roosevelt. Il a bien fait rire de lui au départ parce qu’un autre sondage avec plus de 2 millions de répondants mené par la revue Literary Digest prévoyait la victoire écrasante du républicain Alf Landon. Vous avez bien lu : 2 millions de répondants. Or, le sondage du Literary Digest n’était pas représentatif de la population américaine, mais plutôt de son propre lectorat. Par ailleurs, le Digest n’a pas corrigé ses données pour tenir compte de ce biais. Résultat : Roosevelt a été élu Président, le Digest est disparu quelques mois plus tard et aujourd’hui à peu près personne sauf les spécialistes des sondages ne sait qui est Alf Landon. Donc, lorsque je dis qu’il faut être prudent, ce n’est pas simplement pour faire joli.

L’intérêt principal de ces données n’est pas d’offrir une représentation adéquate de ce que pensent les mordus de politique dans leur ensemble, mais de permettre des comparaisons entre ce que pensent différents groupes de mordus de politique. J’insiste ici sur le mot comparaison. Le centre d’intérêt doit être les différences dans les perceptions des répondants en fonction de différents facteurs, dont notamment l’affiliation partisane. Comparer différents groupes pour voir ce qu’ils pensent permet de nous éclairer sur l’impact d’appartenir à ces groupes sur les perceptions à l’égard des journalistes et chroniqueurs. Autrement dit, une figure en elle-même ne veut pas dire grand-chose. C’est en comparant une figure avec une autre qu’on commence à voir émerger des choses intéressantes.

La perception de biais dans l’échantillon

Ces précisions étant faites, passons maintenant aux résultats de l’échantillon. Encore une fois, je vous invite à comparer les résultats de figure en figure plutôt que de vous concentrer sur une seule figure à la fois. J’ai demandé aux participants s’ils pensaient que les analyses de chacun des journalistes et chroniqueurs étaient toujours biaisées, biaisées la plupart du temps, neutres la plupart du temps ou toujours neutres. L’intérêt était aussi de voir si les répondants offriraient des réponses différentes de celles analysées dans le dernier billet où je leur demandais s’ils étaient en accord ou non avec les journalistes et chroniqueurs. Je peux par exemple me dire souvent en désaccord avec un chroniqueur sans pour autant remettre en question sa neutralité. Inversement, mon niveau d’accord avec un journaliste ou chroniqueur pourra aussi dicter mes perceptions quant à sa neutralité.

Je procèderai ici de la même manière que dans le premier billet avec des figures similaires. Le pourcentage de ceux qui affirment que les journalistes et chroniqueurs sont neutres sont en bleu et se lit de gauche à droite alors que ceux qui croient qu’ils sont biaisés sont en rouge et se lit de droite à gauche. Les journalistes et chroniqueurs sont placés en ordre de ceux perçus comme étant les plus neutres aux moins neutres.

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La figure ci-haut montre les résultats pour l’ensemble de l’échantillon. Vu les défauts de l’échantillon, je vous rappelle de ne pas lire cette figure seule, mais plutôt à l’utiliser comme point de référence en la comparant aux autres figures. Encore une fois, Chantal Hébert, Alec Castonguay et Sébastien Bovet sont les trois jugés les plus neutres.

La perception de biais en fonction du vote provincial

La figure ci-bas présente la perception de la neutralité pour les électeurs de la CAQ. Mis à part un positionnement légèrement plus haut pour Jean Lapierre et un jugement plus critique à l’égard d’Anne-Marie Dussault, les électeurs caquistes ne diffèrent pas de manière très forte par rapport à l’ensemble de l’échantillon.

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Les électeurs libéraux diffèrent légèrement. Ils sont plus favorables à l’égard de Gilbert Lavoie, Jean Lapierre et Richard Martineau et sont plus critiques envers Antoine Robitaille et Anne-Marie Dussault.

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Les électeurs du PQ offrent quant à eux des réponses très différentes. Ils ont tendance à être un peu plus critiques à l’égard de Chantal Hébert, mais ils sont surtout beaucoup plus critiques à l’égard de Gilbert Lavoie, Richard Martineau et Jean Lapierre.

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Finalement, les électeurs de Québec solidaire offrent globalement des réponses similaires à celles du dernier billet. Jean Lapierre et Richard Martineau se démarquent en étant pour eux les moins neutres.

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La perception de biais en fonction de vote fédéral

Au niveau fédéral, les réponses des électeurs bloquistes sont globalement similaires à celles des péquistes, je ne montrerai donc par la figure pour alléger le texte. Les électeurs du NPD ont des réponses globalement similaires à celles des électeurs de QS, mais ici trois groupes de journalistes et chroniqueurs semblent émerger plus clairement. D’abord, les «trois étoiles» habituelles Alec Castonguay, Sébastien Bovet et Chantal Hébert apparaissent les plus neutres alors que Jean Lapierre et Richard Martineau leur apparaissent les moins neutres. Tous les autres sont à peu près au milieu.

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Pris isolément, les électeurs du PLC semblent très similaires à ceux de l’ensemble de l’échantillon et ressemblent aussi à ceux du NPD. Chantal Hébert, Alec Castonguay et Sébastien Bovet trônent encore au sommet et ils sont plus critiques à l’égard de Richard Martineau et de Josée Legault.

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Finalement, les électeurs dont les appréciations se démarquent le plus sont clairement ceux du parti Conservateur. D’une part, ce sont ceux qui ont plus tendance à affirmer que les journalistes ou chroniqueurs sont biaisés et ils l’affirment également avec plus d’intensité en affirmant plus régulièrement que ceux-ci le sont «toujours». Pour les électeurs conservateurs, Chantal Hébert et Alec Castonguay figurent encore dans le «top 3», mais ici Jean Lapierre est jugé beaucoup plus neutre que pour tous les autres. Richard Martineau est également jugé beaucoup plus neutre par les conservateurs que pour tous les autres répondants. Finalement, ces répondants semblent avoir une dent contre Josée Legault et Anne-Marie Dussault. J’y reviendrai plus loin en conclusion.

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La perception de biais en fonction du vote référendaire

Finalement, les électeurs souverainistes et fédéralistes diffèrent encore quant à leur appréciation. D’abord, Antoine Robitaille est jugé le plus neutre par les électeurs souverainistes, suivi d’Alec Castonguay, Sébastien Bovet et Chantal Hébert. Les souverainistes sont plus critiques à l’égard de Gilbert Lavoie, Jean Lapierre et Richard Martineau.

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Les électeurs fédéralistes affichent quant à eux une appréciation plus positive de Chantal Hébert, Alec Castonguay et Sébastien Bovet, leur appréciation étant progressivement plus négative jusqu’à Josée Legault. Ces électeurs ont une appréciation plus positive à l’égard de Jean Lapierre, mais aussi de Richard Martineau.

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Conclusion

Il convient tout d’abord de rappeler que les résultats actuels sont liés aux perceptions des répondants et que celles-ci peuvent être erronées. Autrement dit, ce n’est pas parce que certaines personnes croient qu’un journaliste ou chroniqueur est biaisé d’une manière ou d’une autre que c’est effectivement le cas dans la réalité. En fait, une chose semble déjà relativement claire dans les données, l’affiliation partisane des répondants a très clairement un impact sur leur appréciation des différents journalistes et chroniqueurs et dans certains cas les différences d’appréciation sont très grandes.

Un autre élément qui émerge relativement clairement des données est la présence de répondants de tendance plus conservatrice qui semblent exprimer plus de mécontentement à l’égard d’une variété de journalistes et chroniqueurs. Le simple fait que ces individus soient surreprésentés dans les données laisse aussi croire que le sujet de l’étude les intéresse particulièrement et que ces répondants ont des opinions très tranchées sur l’univers médiatique québécois. Notons aussi que ces répondants ont des opinions plus intenses sur les journalistes ou chroniqueurs. Lorsqu’ils n’aiment pas quelqu’un, ils ont nettement tendance à l’exprimer de manière plus virulente. Des analyses supplémentaires vont nous permettre d’en apprendre davantage dans les prochaines semaines.

Finalement, si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous invite à souscrire au blogue. Vous recevrez alors une notification par courriel lorsqu’un nouveau billet sera publié. Le prochain billet portera sur la perception du vote provincial de chacun des journalistes ou chroniqueurs.

Petit bonus pour les amateurs de chiffres

Un petit bonus pour les amateurs de chiffres. Voici les corrélations bivariées entre le niveau d’accord avec chacun des journalistes ou chroniqueurs (ce que nous avons regardé dans le dernier billet) et la perception des biais à leur égard. Par exemple, la corrélation pour Vincent Marissal témoigne de la force de la relation entre l’accord avec ses analyses chez les répondants et leur perception de sa neutralité. Il s’agit donc des corrélations entre la variable du dernier billet et celle de celui-ci. Évidemment, des choses bien plus élaborées seront menées avec les données, mais cela donne au moins un premier aperçu.

La corrélation moyenne est de 0,73 et donc les répondants qui expriment un désaccord avec les journalistes ou chroniqueurs ont également fortement tendance à considérer qu’ils ou elles sont biaisés. L’une des raisons pour laquelle  j’ai posé les deux questions visait justement à voir s’il y aurait des différences, autrement dit si les répondants allaient faire la distinction entre leurs propres opinions à l’égard des analyses des journalistes et chroniqueurs et leur perception de leur neutralité. Clairement, il semble que les répondants font peu de différences entre leur accord avec un journaliste ou chroniqueur et leur perception de neutralité : plus ils sont en accord avec un journaliste ou chroniqueur, plus ils ont tendance à le considérer neutre et inversement moins ils sont en accord plus ils considèrent que la personne est biaisée. Cela semble donc suggérer que les répondants ne font pas abstraction de leurs propres opinions lorsqu’ils évaluent la neutralité d’un journaliste ou chroniqueur.

Corrélations bivariées entre l’accord avec les journalistes et chroniqueurs et la perception de biais

Journaliste ou chroniqueurCorrélation
Moyenne0,73
Vincent Marissal0,75
Yves Boisvert0,69
Patrick Lagacé0,69
Chantal Hébert0,72
Jean Lapierre0,73
Richard Martineau0,67
Sébastien Bovet0,76
Anne-Marie Dussault0,83
Michel David0,72
Antoine Robitaille0,69
Josée Legault0,75
Alec Castonguay0,66
Gilbert Lavoie0,78

L’accord avec les journalistes et chroniqueurs politiques québécois

Du 9 au 18 octobre dernier a eu lieu la collecte de données pour l’étude sur les perceptions à l’égard des journalistes et chroniqueurs politiques québécois (ÉPJCPQ) que j’ai menée durant la campagne électorale. Plus de 1550 personnes ont complété le sondage et je tiens à les remercier. 85% des répondants ont exprimé vouloir être tenus au courant des résultats de l’étude, je crois donc que le sujet suscite la curiosité. Je proposerai ici un petit résumé des résultats actuels qui sont susceptibles d’intéresser un public général. Puisqu’il y a beaucoup de choses à explorer, je ferai le tout en plusieurs billets. Celui d’aujourd’hui portera sur le niveau d’accord ou de désaccord avec les analyses de chaque journaliste ou chroniqueur inclus dans l’étude.

D’abord, un petit mot sur l’échantillon lui-même. Un échantillon représentatif de l’ensemble de la population n’était pas l’objectif. Cette étude visait les «mordus de politique». Ceci étant, l’échantillon a tout de même quelques défauts. Notamment, il n’y a que 32% de femmes, ce qui est un peu insuffisant, même si les hommes ont plus souvent tendance à être «mordus» de politique. Pour ce qui est des intentions de vote fédérales des répondants, elles sont à 29,6% pour le parti conservateur, 21,8% pour le Bloc québécois, 18,8% pour le NPD et 15,5% pour le PLC. Il y a donc une surreprésentation de l’électorat conservateur dans l’échantillon. Au provincial, les intentions de vote se rapprochent un peu plus de celles observées dans la population avec 28,3% pour le PQ, 27% pour le PLQ, 11,9% pour QS et 11,7% pour la CAQ. Quant aux intentions de vote référendaires, elles sont de 53,4% pour le NON et 39% pour le OUI. L’échantillon est également beaucoup plus éduqué que la population en général, mais cela est normal si l’on considère que nous nous intéressons ici aux mordus de politique. Dans ce qui suit, je ne corrigerai pas pour ces défauts de l’échantillon alors les résultats doivent être analysés en conséquence.

L’accord avec les journalistes et chroniqueurs

Une première chose importante à comprendre est que certaines personnes incluses dans l’étude sont journalistes, d’autres chroniqueurs et finalement d’autres sont analystes. Ces personnes ont des rôles très différents et les attentes à leur égard le sont tout autant. L’idée est ici d’étudier les perceptions, que celles-ci soient fondées ou non. Nous regarderons d’abord les perceptions générales, puis les perceptions en fonction des intentions de vote provinciales des répondants; nous ferons ensuite de même pour les intentions de vote fédérales et nous terminerons avec les intentions de vote référendaires. Puisqu’il paraît qu’une image vaut mille mots, il y aura beaucoup de figures!

La figure suivante décrit le niveau d’accord avec les analyses de chacun des individus inclus dans l’étude. De haut en bas, ceux-ci sont ordonnancés en ordre de ceux avec qui les répondants ont le plus tendance à se dire en accord vers ceux avec qui ils le sont le moins. Le pourcentage de gens se disant en accord avec les analyses est en bleu et se lit de gauche à droite, alors que le pourcentage de gens se disant en désaccord avec les analyses est en rouge et se lit de droite à gauche.

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On voit donc que Chantal Hébert est celle avec qui les répondants ont le plus tendance à se dire en accord, suivie d’Alec Castonguay et de Sébastien Bovet; alors que Richard Martineau et Anne-Marie Dussault sont ceux avec qui les gens se disent le plus en désaccord. Si Richard Martineau joue souvent un rôle polémique, le résultat à l’égard d’Anne-Marie Dussault est plus étonnant parce qu’elle ne donne jamais réellement ses opinions personnelles dans son travail. Le fait qu’elle ait souvent à poser des questions difficiles à des politiciens de tous les partis a peut-être pour effet de lui faire jouer «le mauvais rôle» auprès de beaucoup de répondants qui appuient l’un ou l’autre des partis.

L’accord en fonction de l’intention de vote provinciale des répondants

Les prochaines figures montrent les résultats si nous séparons les répondants en fonction du parti politique provincial pour lequel ils voteraient.

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Pour les répondants caquistes, nous voyons qu’ils se disent largement en accord avec les analyses de Chantal Hébert, Alec Castonguay et Sébastien Bovet. Par rapport à l’ensemble de l’échantillon, on remarque aussi qu’ils ont plus tendance à se dire en accord avec Jean Lapierre et Richard Martineau. À l’inverse, les répondants caquistes sont encore moins en accord avec les analyses d’Anne-Marie Dussault et de Josée Legault.  Cette dernière est une analyste ouvertement de gauche et souverainiste, ce résultat apparaît donc compréhensible. Quant à Anne-Marie Dussault, nous voyons déjà que l’affiliation partisane des répondants semble avoir un impact sur la perception à son égard.

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Pour les répondants ayant l’intention de voter libéral, on remarque qu’ils ont également nettement plus tendance à se dire en accord avec les analyses de Jean Lapierre et de Richard Martineau que l’ensemble de la population et qu’encore une fois ils se disent plus en désaccord avec Josée Legault et Anne-Marie Dussault.

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Les résultats sont très différents pour les répondants péquistes. Ils ont tendance à se dire plus en accord avec Antoine Robitaille et Josée Legault alors qu’ils se disent clairement plus en désaccord avec Jean Lapierre, Gilbert Lavoie et Richard Martineau.

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Finalement, les répondants solidaires sont très intéressants. Ils ont tendance à se dire en accord avec à peu près tous les analystes et chroniqueurs à l’exception de Gilbert Lavoie (pour lequel ils sont plus partagés), de Jean Lapierre et de Richard Martineau. Presque la totalité des répondants solidaires se dit en désaccord avec ce dernier alors qu’une très nette majorité est en désaccord avec Jean Lapierre.

L’accord en fonction de l’intention de vote fédérale

Qu’en est-il de la ventilation des résultats en fonction des intentions de vote fédérales? En les comparant aux répondants péquistes, les résultats sont pratiquement identiques pour les répondants bloquistes. La même chose s’applique pour la comparaison des résultats entre les répondants solidaires et néo-démocrates. Je ne les montrerai donc pas pour alléger le texte. Voyons donc les électeurs du PLC et du Parti conservateur.

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Les électeurs du PLC ont clairement moins tendance que les électeurs du PLQ à se dire en accord avec les analyses de Richard Martineau, avec qui ils sont le moins en accord. Comparativement aux électeurs du PLQ, ils sont également plus divisés à l’égard d’Anne-Marie Dussault (près de 50% des répondants sont en désaccord alors que près de 50% sont en accord). Par ailleurs, toujours en les comparant aux électeurs du PLQ, ils semblent aussi avoir moins tendance à se dire en désaccord avec l’ensemble des autres journalistes ou chroniqueurs. Même si leur ordonnancement général demeure similaire, cette tendance à exprimer moins de désaccord semble notamment le cas pour Patrick Lagacé, Jean Lapierre, Michel David,  Sébastien Bovet, Alec Castonguay et Chantal Hébert.

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Finalement, le cas des électeurs conservateurs est très intéressant. Au premier coup d’oeil, trois groupes de journalistes ou chroniqueurs apparaissent très clairement. D’abord, les répondants conservateurs ont nettement plus tendance à se dire en accord avec Chantal Hébert, Jean Lapierre et Richard Martineau. Ils sont un peu plus divisés à l’égard d’Alec Castonguay, d’Yves Boisvert, de Gilbert Lavoie et de Sébastien Bovet. Finalement, ils ont très clairement plus tendance à se dire en désaccord avec Vincent Marissal, Michel David, Antoine Robitaille, Patrick Lagacé, Josée Legault et Anne-Marie Dussault.

L’accord en fonction de l’intention de vote référendaire

Finalement, qu’en est-il en observant les résultats en fonction des intentions de vote lors d’un éventuel référendum sur la souveraineté? Nous remarquons d’abord que les répondants souverainistes se disent en accord avec la plupart des journalistes et chroniqueurs, ce bien que leur niveau d’accord avec Antoine Robitaille et Josée Legault soit plus élevé qu’envers, par exemple, Yves Boisvert ou Vincent Marissal. Cependant, Jean Lapierre, Gilbert Lavoie et Richard Martineau se démarquent nettement. Dans les trois cas, une vaste majorité de souverainistes se disent en désaccord avec eux.

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En ce qui a trait à ceux qui voteraient NON, on remarque que les réponses sont similaires à celles des électeurs caquistes, et presque identiques à celles des électeurs du PLQ.  Ces répondants se disent largement en accord avec Chantal Hébert et ont nettement moins tendance à se dire en accord avec Josée Legault et Anne-Marie Dussault.

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Conclusion préliminaire

Ce billet est déjà suffisamment long alors je me garderai pour l’instant d’en venir à des conclusions trop spécifiques sur les journalistes ou chroniqueurs pris isolément. Ceci étant, il apparaît déjà très clairement que les répondants ayant des préférences politiques différentes ont aussi des niveaux d’accord différents avec les analyses des journalistes et chroniqueurs.

Deux cas attirent l’attention. D’une part, les électeurs de gauche (QS et NPD) ont nettement moins tendance à se dire en désaccord avec les journalistes ou chroniqueurs de l’étude, à l’exception de Richard Martineau. D’autre part, les électeurs plus à droite, et très nettement les conservateurs, expriment beaucoup plus de désaccord avec une variété de journalistes et chroniqueurs. Ces différences sont très intéressantes et devront être approfondies.

À suivre…

Les prochains billets porteront sur la perception de biais chez les journalistes et chroniqueurs, de même que sur la perception de leur intention de vote fédérale, provinciale et référendaire. Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous invite à vous abonner au blogue afin de recevoir une notification par courriel lors de la publication des billets à venir.

De la compétence des électeurs

Une vidéo de Guy Nantel devenue rapidement virale a provoqué un débat sur la compétence politique des électeurs. Je tiens ici à intervenir parce qu’il appert que ce sujet est très précisément mon dada, la thèse de doctorat sur laquelle je travaille porte justement sur le développement de ce que nous appelons plus techniquement la «sophistication politique».

Dans ce qui suit, je parlerai d’abord du problème fondamental lié à la simple évaluation de la compétence, j’aborderai ensuite ce nous savons en science politique sur la compétence des citoyens et je terminerai avec une piste de solution qui fait par ailleurs l’objet de ma thèse de doctorat.

Notez qu’afin d’alléger le texte et être le plus clair possible, je ne citerai pas les études auxquelles je ferai référence (il y en aurait pour une bibliographie de 6 pages). Si vous vous êtes demandé sur quoi porte ma thèse, vous le saurez après ce texte!

Vous êtes prêts? On y va!

L’évaluation de la compétence

Dans un billet publié sur son blogue, Sophie Durocher s’étonnait du faible niveau de connaissance politique des citoyens et en appelait à l’élaboration d’un examen avant d’accorder le droit de vote. Pour nous faire réfléchir et nous inviter à prendre la démocratie au sérieux, Normand Baillargeon nous ramenait quant à lui aux thèses du philosophe Jason Brennan qui met de l’avant l’idée que les personnes politiquement incompétentes ont un devoir moral de ne pas voter. Or comme Baillargeon le remarque lui-même, les incompétents, étant ce qu’ils sont, n’ont pas ce qu’il faut pour savoir reconnaître la compétence et sont donc incapables de prendre conscience de leur propre incompétence.

En fait, des travaux en psychologie ont démontré que les personnes incompétentes sont en général celles qui surestiment le plus leur niveau de compétence réelle alors que les personnes compétentes ont tendance à se sous-estimer légèrement. Lorsque l’on place les personnes incompétentes devant une personne compétente et qu’on leur demande de l’observer (pendant qu’elle accomplit la tâche qui est évaluée), les incompétents ne corrigent pas leur auto-évaluation et continuent de se surestimer. Inversement, placés devant les personnes incompétentes, les compétents corrigent leur auto-évaluation et s’évaluent alors avec plus de justesse. La raison en est que les personnes incompétentes, étant incompétentes, n’ont pas développé ce que nous appelons les «aptitudes métacognitives», c’est-à-dire les aptitudes leur permettant de bien comprendre l’ensemble de la tâche à effectuer, et sont donc incapables de reconnaître ce qu’est la compétence sur cette tâche. Étant incapables de reconnaître la compétence, elles demeurent insensibles à celle des individus compétents et continuent de se surestimer. À l’inverse, les compétents font initialement ce que nous appelons une «erreur d’attribution», concept qui désigne simplement le fait que les personnes compétentes ont tendance à penser que leur propre compétence n’a rien d’exceptionnel et que la plupart des individus doivent être aussi compétents qu’eux sur la tâche mesurée. Or, lorsque l’on place les compétents devant les incompétents, les compétents (disposants des aptitudes métacognitives) prennent alors conscience de leur propre compétence. Tout cela pour dire que l’évaluation de la compétence n’a rien de simple. Ouf! Je sais… c’était un peu pénible! Passons aux faits.

La compétence des citoyens : les faits

Que savons-nous donc sur la compétence politique des citoyens en général? Je vous avertis immédiatement, la réponse risque de vous déprimer : depuis les années 1950, l’un des très rares consensus en science politique est que les «citoyens ordinaires» sont en général très peu informés à propos de la politique, qu’ils développent des attitudes instables et souvent incohérentes et qu’ils ne sont en général pas réellement intéressés à la chose politique. Bien entendu, vous n’avez probablement pas cette impression puisque les gens que vous côtoyez vous ressemblent et sont en général issus d’un milieu social similaire au vôtre.

Qui sont les citoyens les plus compétents? En général, à peu près tout ce qui est lié à un statut socio-économique plus élevé est également associé positivement à la compétence politique. Les gens plus éduqués, plus riches et plus âgés sont en général plus compétents politiquement. Également, il existe encore aujourd’hui un écart considérable entre la compétence politique des hommes et des femmes. Systématiquement, dans toutes les études sérieuses menées dans les démocraties occidentales, les femmes ont moins de connaissances politiques que les hommes et cela demeure vrai lorsque l’on prend en compte le niveau d’éducation, le revenu, l’âge et tous les autres indicateurs du statut social. Évidemment, il n’y a aucune raison apparente expliquant que les femmes soient moins informées que les hommes et la meilleure hypothèse à notre disposition demeure présentement que différentes inégalités – notamment de nature symbolique – entre les hommes et les femmes sont encore bien présentes et que beaucoup de femmes se sentent exclues d’un monde encore largement dominé par les hommes. La science politique a encore à expliquer cet écart alors laissons pour l’instant ce problème de côté. Remarquons simplement au passage que la question de l’égalité homme-femme est, comme le disent d’ailleurs les féministes, encore bien loin d’être réglée.

La science politique a également établi de manière très convaincante que l’incompétence des citoyens a réellement un impact sur leurs choix politiques. Les individus moins compétents ne développent pas leurs opinions et ne votent pas de la même manière que les individus compétents. Par ailleurs, lorsque l’on additionne tous les votes, ceux des individus incompétents ne font pas que s’annuler entre eux (ce qui laisserait émerger uniquement les votes des individus compétents) et les incompétents ont donc un impact réel sur les décisions collectives. Nous le savons parce que des études menées dans plusieurs pays (dont le Canada) ont démontré que si les individus incompétents avaient voté comme les compétents similaires à eux (en termes sociodémographiques), les résultats de plusieurs élections auraient été différents. Si tel n’était pas le cas, on pourrait évidemment ne pas trop s’inquiéter, mais il appert que le niveau d’incompétence des électeurs a réellement un impact sur la destinée de nos sociétés.

Finalement, et il est bien là le point crucial, nous savons que la compétence politique est intimement liée au statut socio-économique des individus. Les personnes les moins compétentes politiquement sont systématiquement les plus démunies de notre société. Une étude américaine a par exemple démontré que les citoyens américains les moins compétents (aussi plus démunis) ont été beaucoup plus enclins à appuyer des réductions d’impôts qui ne touchaient que les individus les plus riches de la société américaine (le congé de taxes de Bush). Dans plusieurs autres domaines, les incompétents ont tendance à appuyer des politiques qui vont complètement à l’encontre de leur propre intérêt objectif ou qu’ils n’ont minimalement aucun intérêt réel à appuyer parce qu’elles ne les touchent pas. Les incompétents étant également les plus démunis de nos sociétés, on voit aisément le cercle vicieux dans lequel l’incompétence politique place ces personnes.

Que faire?

Cet état de fait un peu déprimant nous porte évidemment à nous demander ce que nous devrions faire au juste et malheureusement, il n’existe pas de solutions simples. La plupart songeront à l’éducation, ce qu’évoque d’ailleurs Normand Baillargeon. Or la science politique (et ma thèse notamment) commence à démontrer que l’éducation en elle-même n’augmente pas la compétence civique des citoyens. Lorsque nous prenons en compte ce que nous appelons les «habiletés cognitives» (le mot scientifique pour ce que nous appelons l’intelligence) qui sont développées bien avant qu’un individu entre au Cégep ou à l’université (et qui expliquent largement qu’il s’y rende), l’éducation n’a pratiquement aucun impact sur la compétence politique des citoyens. Autrement dit, les personnes plus intelligentes ont plus de probabilités d’avoir un niveau d’éducation élevé et elles ont également beaucoup plus tendance à être compétente, mais c’est leur intelligence qui explique à la fois le niveau d’éducation qu’elles atteignent et leur niveau de compétence politique.

Cependant, un article (scientifique) sur lequel je travaille actuellement tend à démontrer que si l’éducation en général n’a qu’un impact très faible, le domaine dans lequel un individu étudie a réellement un impact sur le développement de la compétence politique. Étudier en sciences naturelles, en administration ou dans les humanités n’augmente pas la compétence politique des individus, mais étudier en sciences sociales contribue à augmenter leur compétence. Mon article n’est cependant pas encore publié et il me reste encore du travail à faire dessus, prenez donc ce résultat avec les précautions nécessaires. Ce résultat peut par ailleurs vous sembler bien banal, mais j’en suis plutôt fier parce que c’est à ma connaissance la première fois qu’on parvient à le démontrer de manière convaincante avec autre chose que des voeux pieux.

Ceci étant, revenons à l’intelligence puisque c’est elle qui s’avère être systématiquement la variable qui explique le plus le niveau de compétence politique des individus. Le débat en psychologie cognitive fait encore rage pour savoir quelle part de l’intelligence est liée aux gènes et quelle part est imputable à l’environnement de stimulation des enfants. Cette question est trop complexe pour être traitée ici complètement, mais sachez que cet environnement demeure crucial et que la qualité des stimulations en bas âge est extrêmement importante pour le développement cognitif des enfants. Nous savons aussi que la qualité de l’environnement de stimulation des enfants est intimement liée au statut socio-économique de leurs parents. Les enfants de parents plus aisés jouissent d’un environnement plus stimulant et leurs habiletés cognitives se développent donc mieux et plus rapidement. Lorsqu’ils entrent à l’école, ils sont ainsi mieux outillés et apprennent donc plus vite. Puisque l’apprentissage de choses nouvelles se fonde toujours sur des choses que l’on sait déjà, ces enfants ont dès le départ un meilleur stock de connaissances et apprennent donc beaucoup plus rapidement que les enfants issus de milieux défavorisés. À 20 ans, ce rythme accéléré de développement génère des écarts très importants entre les habiletés des individus.

La conclusion donc? Si l’on souhaite augmenter le niveau de compétence politique, il faut favoriser le développement cognitif des enfants. Ce développement étant très largement attribuable à la qualité de l’environnement de stimulation en bas âge, l’une des meilleures choses que nous puissions faire est d’aider les enfants de familles défavorisées en les insérant dans un tel environnement. Les maternelles 4 ans sont ici un formidable exemple. Comme j’aime à le dire, la démocratie commence quand nous sommes encore aux couches!

Entre temps, à ceux qui pensent que nous devrions empêcher les incompétents de voter, je leur rappelle qu’ils en ont déjà bien assez sur le dos sans qu’en plus nous leur enlevions le peu de pouvoir qu’ils peuvent bien avoir. J’ajouterai deux citations qui, je l’espère, vous feront réfléchir.

I know of no safe repository of the ultimate power of society but the people themselves. And if we think them not enlightened enough to exercise their control with a wholesome discretion, the remedy is not to take it from them but to inform their discretion.

– Thomas Jefferson (1820)

The fundamental defect in the present state of democracy is the assumption that political and economic freedom can be achieved without first freeing the mind. Freedom of mind is not something that spontaneously happens. It is not achieved by the mere absence of obvious restraints. It is a product of constant, unremitting nurture of right habits of observation and reflection.

– John Dewey (1924)

Je souhaite ne pas avoir été trop long, mais je viens de vous résumer l’essentiel de ma thèse de doctorat… j’espère au passage vous avoir donné le goût de la science politique!

Échec de la stratégie péquiste?

Le sondage CROP paru aujourd’hui dans La Presse est le premier de cette campagne à placer les libéraux en tête au niveau national, mais il confirme surtout les résultats du sondage Léger mené dans la région de Québec la semaine dernière qui montraient que la CAQ était en baisse aux profits du PLQ. Le sondage CROP a cependant 16% d’indécis alors que depuis le début de la campagne, la plupart des sondages nous donnaient des indécis tournant autour de 10%. Puisque je rapportais une corrélation négative entre le pourcentage d’indécis et l’appui au PQ, on pourra se demander si ce sondage ne sous-estime pas légèrement le parti de Pauline Marois. La hausse des indécis pourrait également expliquer la petite hausse des appuis à QS. Cependant, les sondages CROP ont habituellement un peu plus d’indécis que les Léger et je n’ai pas trouvé le pourcentage d’indécis du dernier CROP. Je vais donc attendre les résultats du prochain léger avant de me prononcer sur eux*.

Ceci étant dit, en prenant pour acquis que les résultats du sondage CROP sont bons, on pourra penser que la stratégie du PQ, qui consistait pour l’essentiel à courtiser les électeurs caquistes de la région de Québec, semble être un échec. Cet échec était prévisible pour les raisons que j’ai expliquées dans mon dernier billet. Essentiellement, le PQ avait déjà récupéré «sa part» de votes caquistes et les sondages indiquaient déjà que la très vaste majorité des électeurs caquistes allaient passer au PLQ et non au PQ s’ils avaient à opter pour leur deuxième choix. Clairement, si vous lisez mon précédant billet, vous constaterez que c’est très précisément le deuxième scénario qui semble se produire (deuxième graphique).

Il est toujours bien difficile d’établir avec certitude les causes de mouvements dans l’opinion publique au moment où ceux-ci sont en train de se produire et avec des sondages qui ne sont malheureusement pas très bien adaptés pour ce genre d’analyse. Je ne me lancerai donc pas dans des conjectures très élaborées sur un possible «effet PKP», mais il semble que l’apparente force que son arrivée a apportée au PQ, conjuguée avec la faiblesse évidente de la CAQ, pousse en ce moment beaucoup d’électeurs caquistes et probablement fédéralistes à se retourner vers le PLQ. Bien sûr, PKP a pu convaincre certains caquistes de voter pour le PQ, mais il semble que Pauline Marois perde de sa poche gauche ce qu’elle gagne dans sa poche droite parce que son parti ne bouge pas alors que Québec solidaire semble avoir gagné quelques points.

Si ce qui précède est juste, cela témoigne du fait que l’élastique semble être bien étiré pour le PQ. Un parti qui cherche à prendre le pouvoir doit être capable de réunir des électeurs couvrant un assez large éventail du spectre gauche-droite, mais il y a bien entendu un point de rupture à partir duquel un parti perd d’un côté ce qu’il gagne de l’autre au lieu de parvenir à coaliser des électeurs de tous les horizons. Tout cela demeure un délicat exercice d’équilibre et le PQ semble bien mal avisé de blâmer les électeurs de QS parce qu’il a été incapable de bien lire la limite de la tolérance des électeurs plus à gauche. Au lieu de blâmer les solidaires, le PQ aurait avantage à reprendre certaines de leurs idées qui peuvent être adaptées et intégrées au programme du PQ. Puisque QS ne peut raisonnablement espérer prendre le pouvoir, le PQ pourrait alors tenter de convaincre certains électeurs que la mise en oeuvre de ces idées de gauche requiert l’élection d’un gouvernement du PQ qui ne peut advenir sans leur soutien. Les stratèges du PQ doivent comprendre que leur potentiel de croissance à droite est devenu très limité.

Pour l’instant, il semble qu’un gouvernement majoritaire soit devenu hors de portée pour le PQ et la véritable question est devenue de savoir s’il parviendra à conserver le pouvoir. Si la CAQ poursuit sa descente au profit des libéraux et si le PQ est réellement en train de perdre du vote à sa gauche, il est loin d’être certain que Pauline Marois soit encore première ministre le 8 avril au matin. Remarquons qu’il y a cependant beaucoup de conditionnel dans ce qui précède.

Finalement, la position de Québec solidaire dans ce dernier sondage est bien intrigante. Bien entendu, et je l’ai souvent répété, les intentions de vote des petits partis sont souvent surestimées, mais la possibilité qu’elles ne le soient pas demeure ouverte. D’une part, la première question concerne la répartition de cette possible montée. Si elle est répandue partout au Québec, elle ne fera que nuire au PQ sans apporter de nouveau siège aux solidaires comme je l’ai déjà montré là. Par contre, si cette montée est concentrée à Montréal,  il faudra peut-être suivre avec attention les courses dans Hochelaga-Maisonneuve et Ste-Marie-St-Jacques. Le PQ demeure dominant dans ces circonscriptions, mais QS est parvenu à établir une certaine stabilité en y présentant les mêmes candidats depuis plusieurs élections et ceux-ci commencent à acquérir une certaine notoriété dans leur milieu. Par ailleurs, QS jouit d’une grande sympathie dans ces circonscriptions un peu hétéroclites qui mélangent de nombreux étudiants solidaires et des francophones péquistes qui pourraient éventuellement être séduits par les troupes de Françoise David.

* Veuillez noter que le premier paragraphe de ce billet a été modifié après que j’aie appris que le pourcentage d’indécis du sondage CROP est de 16%. Puisque depuis le début de la campagne les sondages ont plutôt autour de 10% d’indécis, je suis plus incertain quant aux résultats de ce sondage.

Le dernier sondage et la dynamique de la campagne

Le sondage Léger publié ce matin recèle des informations intéressantes pour la campagne électorale qui sera déclenchée aujourd’hui. Je vous propose donc ici une analyse rapide de ce sondage ainsi qu’une simulation de différents scénarios permettant de mieux comprendre la dynamique de la campagne. Vous pouvez par ailleurs consulter le rapport complet de Léger ici.

Après la répartition des indécis, le PQ obtient 37%; le PLQ 35%, la CAQ 15% et QS 8%. Pour avoir une idée de la répartition des sièges que donnerait un tel résultat, j’ai utilisé le modèle de mon collègue Bryan Breguet du site Too Close To Call. Le PQ obtiendrait 62 sièges, le PLQ 56, la CAQ 5 et QS conserverait ses 2 sièges.

Le PQ serait ainsi aux portes d’une majorité (il faut 63 sièges sur 125), mais on ne peut pas dire que les péquistes aient raison d’être aussi confiants qu’ils ont semblé l’être ces derniers jours. La concentration du vote libéral fait en sorte que même si le PLQ est mathématiquement à égalité avec le PQ dans ce sondage, les libéraux récoltent moins de sièges pour un même pourcentage. Si ces chiffres ne changent pas, on peut donc s’attendre à un gouvernement du PQ, mais comme lors de la dernière élection, la majorité demeure incertaine.

La décision électorale est définitive pour 74% des péquistes, 70% des libéraux et seulement 52% des caquistes. 30% de ceux-ci affirment d’ailleurs qu’il est probable qu’ils changent d’avis (contre 20% pour le PLQ et 14% pour le PQ) et 18% disent ne pas le savoir. En comparaison donc, le vote de la CAQ est beaucoup moins solide et semble plus susceptible de s’effriter si les choses tournent mal ou si le parti ne parvient pas à convaincre les électeurs qu’il constitue toujours une option viable. Le vote de la CAQ semble d’autant plus fragile que le parti de François Legault ne «possède» aucun enjeu dans l’esprit des électeurs (voir page 17 du rapport).

La question de savoir vers quel parti iraient les électeurs de la CAQ est donc cruciale pour comprendre la dynamique de la campagne. Le parti libéral est le deuxième choix de 44% des caquistes et seuls 19% d’entre eux opteraient pour le PQ comme second choix. Ainsi, un effondrement du vote de la CAQ bénéficierait principalement au PLQ, le PQ a donc peu intérêt à ce que la CAQ soit rayée de la carte.

34% des électeurs libéraux ont la CAQ pour deuxième choix alors qu’elle n’est le deuxième choix que de 19% des péquistes. C’est donc dire qu’une légère remontée de la CAQ pourrait normalement aider le PQ en affaiblissant le PLQ. Ainsi, le PQ n’a absolument aucun avantage à attaquer la CAQ dans cette campagne, il n’a pas réellement d’électeurs à aller chercher en l’affaiblissant et une remontée de la CAQ aurait d’abord pour conséquence d’affaiblir le PLQ. À l’inverse, le PLQ a tout à gagner à attaquer la CAQ parce que c’est précisément là que se trouve son potentiel de croissance.

Actuellement, au-delà du fait que Québec solidaire est probablement légèrement surestimé (je n’expliquerai pas les raisons ici), le PQ n’a pas réellement de potentiel de croissance et doit donc espérer que les libéraux soient stables ou perdent quelques points durant la campagne. Les libéraux peuvent quant à eux espérer gagner quelques points en séduisant des électeurs caquistes, mais la CAQ pourrait également faire des gains aux dépens des libéraux. C’est cette compétition entre la CAQ et les libéraux qui dictera le résultat de l’élection.

Pour donner une idée de l’influence que cette compétition pourrait avoir sur la répartition des sièges, je ferai ici une petite simulation avec le modèle de répartition des sièges de Too Close To Call. D’abord, observons ce que donnerait une remontée de la CAQ qui se ferait normalement aux dépens des libéraux.

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Le graphique ci-dessus montre l’évolution de la répartition des sièges projetés par Too Close To Call lorsque l’on échange 1% d’intention de vote entre le PLQ et la CAQ au profit de cette dernière. On peut y voir que la CAQ y gagne quelques sièges (elle atteint 9 sièges lorsqu’on lui donne 5% de plus), mais que le PLQ perd rapidement beaucoup de sièges aux profits du PQ qui se met à en obtenir plus même si son pourcentage de vote demeure le même. En perdant 5% au profit de la CAQ, le PLQ passe de 56 sièges actuellement projetés à 40 alors que le PQ en obtiendrait 74. On voit donc qu’une légère remontée de la CAQ aux dépens du PLQ aide grandement le PQ.

Tentons maintenant le scénario inverse : le PLQ gagne du terrain aux dépens de la CAQ. Suivant la même logique, prenons maintenant 1% de vote à la CAQ et donnons-le au PLQ pour voir ce qui advient de la répartition des sièges, la figure suivante montre le résultat. On y voit d’abord que le mouvement est beaucoup moins important que dans le scénario précédent, mais alors que la CAQ n’est initialement pas affectée par la perte de vote, la remontée du PLQ affecte rapidement la répartition des sièges entre les libéraux et le PQ. Après avoir pris 4% à la CAQ, le PLQ passe en première position et formerait un gouvernement minoritaire. Dans le cas extrême où le PLQ parvient à prendre 5% de vote à la CAQ, les libéraux obtiendraient 61 sièges, le PQ 59 et la CAQ 3.

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Toutes les probabilités pointent donc en ce moment vers un gouvernement du PQ, mais la question de savoir s’il s’agira d’un gouvernement majoritaire est intimement liée au sort de la CAQ. Si la CAQ parvient à remonter légèrement, cela devrait normalement se faire aux dépens du PLQ, ce qui aiderait alors grandement le PQ. Si au contraire la CAQ perd du terrain, le PLQ devrait alors en profiter, mettant en péril la majorité de Pauline Marois.

Les sondages actuels sous-estiment-ils un parti?

Le dernier sondage CROP place le PQ bien en tête et, suivant le modèle de projection de sièges de mon collègue Bryan Breguet, le PQ a de très bonnes chances de former un gouvernement majoritaire. Comme tout modèle de projection de sièges cependant, celui de Too Close to Call dépend hautement de la validité des chiffres que l’on met dans la machine et ces chiffres viennent évidemment des sondages. Dans ce qui suit, je voudrais donc rapidement explorer la question de savoir si l’un ou l’autre des trois grands partis pourrait être systématiquement sous-estimé dans les sondages.

Pour différentes raisons, le contexte politique peut faire en sorte que certains individus se sentent moins confortables de dévoiler leur intention de vote à un sondeur. Ces personnes pourront alors avoir tendance à se dire indécises même si elles ont une réelle préférence pour un parti. Bien que cette tendance puisse être de moins en moins importante avec les sondages par internet, la personne désirant demeurer discrète sur son intention de vote n’ayant plus à la dévoiler à une autre personne au téléphone, il demeure que ce phénomène conserve une certaine pertinence. Par ailleurs, au-delà de leur possible volonté de demeurer discrets, les indécis partagent en général plusieurs traits communs et il est intéressant d’analyser l’effet de leur variation entre différents sondages sur l’appui aux grands partis.

La figure suivante montre l’évolution des intentions de vote avant la répartition des indécis pour les trois grands partis, les autres partis (QS, ON et les verts) et les «discrets». J’utilise ici tous les sondages Léger et Crop pour lesquels j’ai pu obtenir les intentions de vote avant la répartition des indécis. En guise de référence, j’ai ajouté des marqueurs pour indiquer l’élection de septembre 2012 et l’annonce de la charte des valeurs. Si cette annonce et le débat qui en a suivi pourront intuitivement nous sembler très importants pour expliquer les intentions de vote actuelles, il demeure cependant qu’il est pour l’instant assez difficile d’établir un effet clair de ce débat. Je laisse au lecteur le soin d’en juger en observant les courbes.

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Ce qui m’intéresse cependant est de savoir si la variation des discrets a une influence sur l’appui aux grands partis. Bien entendu, quand il y a peu de discrets dans un sondage particulier, l’appui à chacun des partis sera plus élevé simplement parce qu’il y a plus de répondants au total qui appuient l’un ou l’autre de ces partis, mais l’intérêt est ici de savoir si l’un des partis obtient des scores systématiquement plus élevés lorsqu’il y a moins de discrets. Si tel est le cas, cela pourrait être le signe que l’un des partis est sous-estimé dans les sondages. Par exemple, si chaque fois qu’il y a moins de discrets le parti X obtient des scores plus élevés que lorsqu’il y a plus de discrets, cela implique que ce parti attire plus de personnes qui ont tendance à se dire indécises.

En calculant ce que nous appelons les «corrélations bivariées» entre les discrets et chacun des partis pour tous les sondages Léger et Crop rendus publics depuis la dernière élection (je n’inclus pas les sondages menés avant l’élection de 2012), nous obtenons les résultats du tableau 1. Les étoiles à côté des coefficients de corrélation témoignent de leur significativité statistique, plus il y a d’étoiles, plus un coefficient est significatif. Ceci étant dit, dans notre contexte cette significativité ne veut franchement pas dire grand-chose et il faut surtout se concentrer sur la force des coefficients. Ces coefficients peuvent varier entre -1 et 1. Lorsqu’un coefficient est négatif, cela veut dire que les deux variables varient en sens opposé et qu’elles varient dans le même sens lorsque le coefficient est positif. Lorsque le coefficient s’approche de 0, cela veut dire qu’il n’y a pas de lien entre les deux variables.

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Ainsi, nous voyons ici que l’appui au PQ et les pourcentages de discrets dans un sondage sont négativement corrélés : plus il y a de discrets, plus l’appui au PQ est faible et moins il y a de discrets, plus cet appui est élevé. L’appui d’aucun des autres partis n’est réellement corrélé avec la proportion de discrets. Suivant ces données, le seul parti qui pourrait être sous-estimé est donc le PQ et non pas le PLQ ou la CAQ.

Ceci étant dit, je ne crois pas réellement que le PQ soit sous-estimé. Il faut comprendre que les sondages par panel internet produisent en général des échantillons beaucoup plus francophones que la population en général. La pondération permet évidemment de corriger ce problème, mais puisque nous ne savons jamais réellement l’ampleur de la pondération ayant été effectuée sur un échantillon donné, il demeure difficile de se faire une idée précise. Le point important cependant, c’est qu’avec les données de ces sondages nous n’avons pas de signe nous laissant croire que le PLQ pourrait être sous-estimé comme il l’a été lors de la dernière élection.

Finalement, ce tableau témoigne également d’un autre élément intéressant : les appuis au PLQ et à la CAQ sont négativement corrélés, et ce de manière relativement forte. Donc, lorsque le PLQ est plus élevé dans un sondage, la CAQ est plus faible et lorsque la CAQ est plus élevée, le PLQ est plus faible. Autrement dit, ces partis sont en forte compétition. Étonnement, cela ne semble plus être le cas entre le PQ et la CAQ, leurs intentions de vote respectives étant largement indépendantes.

Bien entendu, plusieurs éléments pourraient faire en sorte qu’un parti soit sous-estimé et il est possible qu’une telle sous-estimation soit indétectable dans les sondages, mais avec les données en ce moment à notre disposition, le PLQ peut difficilement s’attendre à bénéficier de ce qu’il considère être sa traditionnelle «prime à l’urne».

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